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Zéro déchet : le casse-tête !

 


En matière de réduction des déchets, selon qu’on se place du côté des entreprises productrices ou de celles chargées de leur traitement, les intérêts s’avèrent fortement divergents. La France se retrouve ainsi à la peine dans son objectif zéro déchet. Comment concilier les intérêts des parties et sortir enfin de l’impasse ?

Zéro déchet en entreprise, c’est possible et rentable !

Pour les entreprises, l’obligation de traitement des déchets (identification, tri, stockage, collecte et valorisation) représente un coût. Une gestion intelligente et la réduction à la source permettent de réduire la facture et de réallouer le budget ainsi économisé, au développement de produits générant moins de déchets par exemple. Un cercle vertueux qui s’appuie sur le « Design to Cost », une démarche spécifique de conception fonctionnelle et économique qui vise une meilleure compétitivité et la satisfaction de l’utilisateur. Ainsi, réduire les déchets en entreprise permet de réaliser des économies. 

Réduire les déchets est également bénéfique pour l’image des entreprises. Les consommateurs sont sensibles aux enjeux environnementaux. Ils prennent de plus en plus en compte, dans leurs actes d’achat, la notion de respect de l’environnement. Pour les industriels, il s’agit donc d’un excellent argument de vente et de promotion. 

Il y a aussi un enjeu social dans la réduction des déchets. Si l’on arrive à les régénérer sur place, à créer de nouvelles matières premières secondaires (métaux, verre, papier-carton, certains plastiques…), celles-ci pourront être réutilisées sur le site même de production et leur prétraitement s’effectuera au plus près de l’entreprise. Avec, à la clef, toujours des économies et surtout la création d’emplois locaux. Enfin, ne plus avoir de déchets sur ses sites de production, c’est éviter le risque – humain, financier, environnemental - d’un incident technique lié aux déchets dans les usines. 

Pour les industriels, réduire la production de déchets présente donc divers intérêts : économique, social, d’image et de réduction des risques. Or, ces avantages, connus et promus depuis plus de 30 ans, ne suffisent pourtant pas à créer une dynamique vertueuse au sein des entreprises. Ainsi, la France est terriblement à la traîne en matière de réduction et de revalorisation des déchets. Pourquoi ? Peut-être parce que pour les acteurs majeurs du traitement, ces intérêts ne rejoignent pas les leurs…

Pour les professionnels du traitement, la perspective zéro déchet est plus inquiétante…

Pour les acteurs du marché qui contrôlent le traitement des déchets, les investissements à effectuer pour maintenir des installations performantes sont lourds et nécessitent des tonnages conséquents pour les amortir. Les détenteurs de ces centres de traitement sont donc partagés entre maintenir la rentabilité de leurs installations en y faisant rentrer un maximum de tonnages, gages de leur rentabilité, ou devenir des acteurs majeurs du recyclage en accompagnant les industriels pour juguler à la source la production des déchets. Ce qui revient très clairement à scier la branche sur laquelle ils sont assis… Un véritable dilemme quand on sait ce que ce marché, très stratégique, représente en termes d’investissements et d’emplois.

Ainsi, par souci de performance pour garantir la croissance et la rentabilité de demain, elles ont intérêt à innover sans en faire profiter « tout de suite » leurs clients. Leur objectif est d’apporter le maximum de satisfaction en se faisant oublier sur les innovations, sans réajuster immédiatement les baisses de coût par exemple… jusqu’à la prochaine consultation du marché par le client. Il sera alors temps de proposer une mise à jour des conditions, tarifs et services. Avoir toujours une longueur d’avance... quitte à perdre parfois le client. 

En termes d’image enfin, et pour les mêmes raisons, la situation est tout aussi paradoxale. L’image des entreprises clientes de ces professionnels du traitement des déchets peut naturellement avoir une influence sur leur propre réputation. Ceux-ci auraient tout intérêt à se positionner comme de véritables contributeurs à la bonne image environnementale de leurs clients. Ils devraient exercer un rôle de partenaires, les accompagner dans leurs problématiques déchets. Une façon de se rendre indispensables mais aussi de se recentrer sur leur cœur de métier et d’offrir plus de prestations et services. 

Mais comment s’engager radicalement en faveur du zéro déchet quand l’objectif en soi représente une menace ? 

Vers une véritable politique du zéro déchet en France !

Que chaque partie ne perde pas de vue les intérêts de son activité est parfaitement légitime. Il est donc vain de les renvoyer éternellement dos à dos. Dès lors, comment se sortir de cette ornière ?

S’il y a bien un sujet sur lequel tout le monde s’accorde, c’est que les ressources naturelles n’étant pas inépuisables, le zéro déchet doit rester un objectif. Or, c’est plutôt du côté de la mise en œuvre d’une politique d’accompagnement au zéro déchet conciliant les intérêts des deux parties que le bât blesse. Il est temps pour tous ces acteurs de réclamer haut et fort une véritable politique des déchets en France : ambitieuse, pragmatique, visible, munie d’un cap clair, d’objectifs et de priorités. L’Etat serait ainsi avisé de jouer un rôle plus franc, moins accommodant qu’actuellement, en particulier sur la TGAP (Taxes Générales sur les Activités Polluantes). Ses timides augmentations annuelles depuis 10 ans sont des exemples très concrets d’un manque de courage politique. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder le niveau de l’équivalent de notre TGAP en Angleterre : il est trois à quatre fois plus élevé qu’en France ! 

Il serait temps de durcir les conditions de mise en décharge et de développer des alternatives, d’inciter les industriels à utiliser plus de produits issus du recyclage, de développer les filières de valorisation (des plastiques en priorité). Enfin, il faudrait donner plus de visibilité aux actions et promouvoir la transparence des industriels dans leurs efforts de recyclage (en cotant, par exemple, les entreprises en fonction de leurs efforts de revalorisation réelle).

Il est urgent également que toutes les parties prenantes (producteurs de déchets industriels, entreprises de traitement, experts et politiques) se concertent pour définir ensemble un modèle gagnant-gagnant. La méthode MFCA (« Material Flow Cost Accounting » ou Méthode de Comptabilité des Flux des Matières), qui permet de pointer du doigt les pertes matières et les coûts complets associés, semble, à cet égard, tout à fait prometteuse. La création de ce modèle, pérenne et efficace pour la préservation de nos ressources, permettrait de rentrer enfin dans une logique de véritable économie circulaire qui doit remplacer notre fonctionnement actuel en mode linéaire, irréversible pour la planète. 

Enfin, il semble également urgent d’investir massivement en R&D pour que la suppression progressive d’emplois dans le traitement des déchets puisse être compensée par ceux créés en amont (dans la conception de produits moins gourmands en matières et mieux recyclables), comme en aval (meilleure régénération des déchets pour en faire de nouvelles matières premières secondaires, coup d’accélérateur au développement de ce marché).

Dans la période pré-électorale confuse qui est nôtre, présenter une véritable politique de la gestion des déchets et des axes clairs favorisant leur réduction à la source, serait l’occasion pour nos candidats de prendre de la hauteur, d’afficher une vision de long terme, et de sortir la France de cette impasse navrante et dangereuse. De quoi agir concrètement en faveur de la préservation des ressources de notre planète tout en capitalisant sur les acteurs du secteur.

Bertrand Plauchu, Expert de l’amont à l’aval de la chaîne des déchets depuis plus de 15 ans auprès de sociétés telles que le leader mondial des produits et services dédiés à la gestion des déchets, des acteurs indépendants du recyclage puis du cabinet de conseil Ayming.